Surimposer l’héritage ou transmettre aux jeunes générations ?

9 Fév

Chaque semaine, le professeur de stratégie Xavier Fontanet analyse l’évolution de la vie économique et des affaires. Il revient aujourd’hui sur la taxation des successions, qui devient un thème de la campagne présidentielle. Pour l’ancien PDG d’Essilor, la priorité n’est pas de surimposer l’héritage, mais de l’orienter vers les petits-enfants.

Les finances publiques sont tendues, personne ne le conteste ; les médias s’emparent heureusement du sujet, mais curieusement on voit davantage d’articles suggérant des augmentations de la fiscalité que d’analyses cherchant les moyens de baisser les dépenses publiques. Les partisans de la hausse de la fiscalité mentionnent les héritiers dont l’imposition rapporte 15 milliards d’euros (trois fois l’ISF à l’époque où celui-ci était en vigueur). Pour mettre un peu de perspectives, jetons un coup d’œil en dehors de la France pour voir quelle est la tendance. Force est de constater que tous les pays baissent les taux de succession, en particulier les Suédois (longtemps notre modèle) qui les ont récemment… mis à zéro. Nous sommes avec nos amis belges ceux qui, de très loin, taxent le plus en la matière.

La formule des fondations

Taxer l’héritage pose d’abord une question philosophique : la disposition du capital constitué en fin de vie est-elle à la discrétion de la personne qui le détient ou à celle de l’État (sachant que les biens accumulés ont déjà été taxés à plusieurs reprises) ? La deuxième question à se poser porte sur la distinction entre la part dévolue à la famille et la part attribuée sous forme de donations à des fondations. Les fondations sont, en France, une activité économique importante (quelque 35 milliards d’euros) située entre la sphère privée et la sphère publique et dans bien des cas se substituant à elle. Pousser les fondations, qui demande des fonds, est une façon de permettre à la sphère publique de réduire son périmètre et de baisser ses coûts. Pour prendre un exemple, le programme « Lire et faire lire » est une forme de service après-vente de l’Éducation nationale extraordinairement efficace au regard de son coût de fonctionnement grâce au très grand nombre de personnes qui y sont actives bénévolement.

Les économistes qui suggèrent l’augmentation des impôts sur la succession sont obsédés par les problèmes d’égalité et considèrent que la famille en est la principale source…

Les économistes qui suggèrent l’augmentation des impôts sur la succession sont obsédés par les problèmes d’égalité et considèrent que la famille en est la principale source… par conséquent, pour eux, rogner les ressources des familles ne fera pas de mal au système ! Ils reconnaissent que l’initiative individuelle a sa part dans la création de valeur, mais pensent que le gros du mérite revient à l’État (à travers son investissement dans l’éducation et la recherche publique) qui a en quelque sorte mâché le travail. Dans ces conditions, récupérer la majorité des fruits de la création ne leur semble pas illégitime. Étatistes convaincus, ils voient enfin les fondations comme une forme de paternalisme, héritage d’un passé à leurs yeux révolu. Pour eux, taxer les successions et reverser le fruit de cet impôt supplémentaire sous forme de subventions est la façon la plus efficace de réduire les inégalités.

À qui faire confiance ?

Les acteurs du monde de l’entreprise répondent aux économistes qu’investir l’argent sur les problèmes n’a jamais été une façon de les résoudre. La véritable priorité est celle-ci : améliorer l’école et l’université mais surtout, créer un système de formation professionnelle et d’apprentissage comme il en existe dans tous les pays où le chômage des jeunes est nul. Quant à l’héritage, la question n’est pas de le surimposer mais beaucoup plus de l’orienter vers les petits-enfants voir les arrières petits-enfants. Avec l’allongement de la durée de vie, ce sont des retraités qui héritent, ce qui n’est pas la meilleure allocation de ressources.

Il suffit de voyager pour le remarquer : favoriser les fondations est une politique que pratiquent un nombre croissant de pays. On peut notamment citer le Canada où elle a été au cœur de la réforme de Jean Chrétien qui a remis le pays sur pied et explique sa prospérité actuelle. Au fond et comme dans bien des cas, le cœur du problème est de savoir là où l’on met le curseur entre le rôle de la sphère publique et celui de la sphère privée… ainsi que le niveau de confiance que l’on place dans la personne humaine. C’est peut-être par cela qu’il faut commencer.

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«Pour réparer la méritocratie, valorisons aussi l’excellence dans les métiers manuels» LE FIGARO

2 Fév

TRIBUNE – La crise des «gilets jaunes», tout comme les contestations populistes dans d’autres pays, ont à leur source une amertume engendrée par une mondialisation ne valorisant que les métiers intellectuels, argumente l’ex-PDG du groupe Essilor*.

Les raisons profondes de la crise des «gilets jaunes», arrivée il y a plus de trois ans, sont encore objet de débats. Le même phénomène s’est produit en Angleterre avec le vote contre l’Europe et aux États-Unis avec l’émergence de Trump. Il s’agit donc d’un sujet absolument fondamental qui affecte les démocraties. De nombreux ouvrages remarquables, notamment ceux de Christophe Guilluy et Jérôme Fourquet, ont parfaitement décrit ces fractures sociales et territoriales, dont on attribue souvent la cause à la centralisation du pays et à la politique dite d’aménagement du territoire.

La Tyrannie du mérite, l’ouvrage du philosophe américain Michael Sandel, jette lui aussi une lumière intéressante sur ce phénomène. Cet essai mérite tout particulièrement notre attention puisqu’il est écrit par un Américain, professeur à Harvard, l’une des plus prestigieuses universités du pays. Les États-Unis sont un pays infiniment plus décentralisé que la France, et pourtant, le même «ras-le-bol» profond des classes moyennes est observable. Il faut donc en chercher les raisons ailleurs. Michael Sandel les attribue au processus éducatif et à l’élitisme des grandes universités. Le système éducatif américain, de qualité mondiale, est clairement l’une des explications de la croissance économique des États-Unis. Les universités sont en principe ouvertes à tous, mais, sur la durée (on parle ici de plusieurs générations) on se rend compte que les élites monopolisent petit à petit les meilleures d’entre elles. Selon l’auteur, elles ont créé sournoisement une nouvelle aristocratie fondée sur les diplômes les plus prestigieux. Formidable système pour les élites, mais que se passe-t-il pour ceux qui ne sont pas sélectionnés? Ils trouvent finalement des emplois, qu’on qualifie un peu vite d’«ordinaires» et c’est dans cette frange de la population que se retrouvent les supporteurs de Trump.

L’autre défaut du système, poursuit l’auteur, tient aux disciplines choisies par ces universités qui sont en général très intellectuelles. C’est ce qui se passe en Angleterre avec Eton et Cambridge, et en France avec l’X et l’ENA. Le problème tient au fait de mettre aux commandes de bons élèves, coupés de la réalité, et non pas ceux qui ont roulé leur bosse et connu la vraie vie. Certains en viennent même à avancer l’idée que le résultat obtenu par cette nouvelle organisation de la société est presque pire que ce qui se passait sous l’Ancien Régime. À l’époque, si vous étiez dans le tiers état ce n’était pas de votre faute, c’est que vous étiez tombé dans un mauvais berceau. Dans nos démocraties méritocratiques, c’est différent: vous avez eu accès à la formation et vous n’avez pas réussi! Voilà qui explique le sentiment de frustration développé chez ceux qui n’ont pas été en tête de classe et n’ont pas pu accéder aux bonnes universités. La méritocratie, qui devait représenter un espoir collectif, devient une tyrannie pour la majorité des gens.

Voilà en tout cas le diagnostic de Michael Sandel. Comment trouver une solution au problème? Regardons ce qui se passe ailleurs. Il est deux pays où le phénomène des «gilets jaunes» ne risque pas de se produire ; la Suisse et le Japon.

En Suisse, on considère que les techniques proches de la matière peuvent permettre d’atteindre un leadership mondial et sont tout aussi formatrices que l’excellence dans des connaissances abstraites

En Suisse il n’y a pas de capitale comme Paris ; de ce fait il y a moins de couches dans la société ; tout ce qui compte se passe au niveau du canton (en surface un demi-département), une entité à taille humaine. L’autre raison fondamentale qui explique l’harmonie qui règne en Suisse est la structure de l’éducation et l’importance donnée aux métiers techniques. La filière technique a le même prestige que la filière générale et s’appuie sur le levier de l’apprentissage en entreprise. À la différence des États-Unis, de l’Angleterre et de la France où l’on favorise des savoir-faire abstraits tels que les mathématiques, le droit ou les lettres, en Suisse, on considère que les techniques proches de la matière peuvent permettre d’atteindre un leadership mondial et sont tout aussi formatrices que l’excellence dans des connaissances abstraites.

Continuons le voyage, allons au Japon. Penchons-nous sur l’ikigaï (en japonais, terme désignant une philosophie de vie cherchant l’équilibre entre passion, vocation et utilité commune NDLR) qui est une sorte de règle de vie en société. L’ikigaï vous explique qu’un artisan ou un ouvrier qui travaille au sommet de l’excellence mérite un statut bien plus élevé qu’un cadre administratif médiocre, fût-il très haut placé. Ce qui compte dans la société n’est pas le niveau hiérarchique où vous êtes mais l’excellence avec laquelle vous traitez la responsabilité qui vous a été confiée par la société. Les grands artisans sont vénérés comme les meilleurs sportifs ou les entrepreneurs. Du reste, depuis quelque temps, il existe des olympiades des métiers manuels (menuiserie, plâtrerie, peinture, soudure). Mais nous avons curieusement peu parlé de ces épreuves dans lesquelles les Français ont fait de jolies performances. Or ces Jeux montrent jusqu’à quelle sophistication peut conduire l’excellence mondiale dans des métiers pourtant réputés simples.

Il serait donc souhaitable de creuser les pistes suisse et japonaise pour donner aux enseignements techniques la place qu’ils méritent. Il faut cesser de dire aux enfants comme on le fait trop souvent: «Tu n’as pas réussi dans la filière générale, on va te mettre dans la filière technique». Il convient aussi de les orienter beaucoup plus tôt, comme on le fait en Allemagne et aux Pays-Bas, car un enfant mal orienté perd son temps. Il est de bon ton aujourd’hui de proposer de taxer davantage encore les grosses successions pour réinvestir tout cet argent afin d’assurer l’égalité de tous les jeunes avec un système de capital financier de départ. Cette mesure, avancée par certains candidats de gauche à la présidentielle, est typique du défaut technocratique français qui consiste à mettre de l’argent sur les problèmes comme s’il résolvait tout. Il faut au contraire impérativement s’attaquer à la racine et lancer une remise à plat du système des filières en s’inspirant des pays dans lesquels règne l’harmonie sociale. C’est la meilleure façon de redonner moral et dignité à celle qu’on appelle improprement la classe moyenne qui est pleine de talents!

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Le succès de l’OPA de Véolia sur le groupe Suez consacre le leadership mondial de la France sur le traitement de l’eau et des déchets. Pour le professeur de stratégie Xavier Fontanet, ce succès est aussi celui de l’ingénieux système des concessions publiques à des acteurs privés.

1 Fév

Le groupe Veolia est devenu ce mardi 18 janvier propriétaire de Suez, devenant ainsi le numéro un mondial du traitement de l’eau. Avoir engendré un authentique leader alors qu’on ne représente que 4% du PIB mondial mérite d’être noté à l’heure où on dénigre un peu facilement les entreprises ! Pourquoi une telle réussite dans ce domaine ? Il y a probablement deux raisons.

Le goût des métiers compliqués

La première est que ce type de métier sied aux talents français. Les Français aiment les métiers compliqués intégrant des savoir-faire dont les technologies ne sont pas encore stabilisées : la construction de ponts, la recherche pétrolière, les assurances… Le traitement de l’eau et des déchets entre typiquement dans ces catégories. Ils sont en revanche loin d’exceller dans les métiers qui demandent de la précision et de la discipline dans l’exécution, là précisément où les talents allemands et les Japonais donnent leur mesure : la mécanique de haute précision, la machine-outil, les grosses automobiles pour ne donner que trois exemples. 

Voilà encore un beau projet pour l’Europe d’avoir des grands concessionnaires dans quelques services publics bien choisis et ce, sur une base plus large que celle du pays.

La seconde raison tient à l’origine même du métier… C’est la décision d’un acteur public, la ville de Lyon qui, il y a 150 ans, a concédé à un acteur privé, la CGE, une activité qu’il réalisait lui-même, la gestion de l’eau, en mettant au point un contrat de concession. Forte de cette expérience, la CGE a relevé le challenge, puis persuadé d’autres villes de faire de même en devenant au fil des ans le groupe Veolia.

Le succès des concessions

Les Français, (Véolia n’étant pas seul sur le marché, il y a eu Suez), ont réussi à gérer l’eau d’autres villes à l’étranger et à acquérir le leadership mondial. En étant confrontés à de très nombreuses situations, ils ont développé un authentique métier qui est devenu leur force et leur raison d’être. Saluons Veolia mais aussi l’invention du système de concession dans lequel l’État sous-traite une activité tout en gardant le contrôle, invention géniale à mettre à l’actif de notre sphère publique. D’autres expériences de concession ont été réalisées depuis, comme la gestion des autoroutes. Un autre exemple dont on parle peu mais tout aussi exemplaire est la société EGIS, issue des services d’étude du ministère de l’Équipement, par décision d’Albin Chalandon, sous Pompidou, qui, par le même mécanisme est en train de devenir le leader mondial de ce domaine d’expertise, preuve, au passage, de l’excellence de nos ingénieurs des Ponts et Chaussées.

En cette période où l’on réfléchit aux moyens de baisser les coûts et d’améliorer l’efficience de notre sphère publique, on pourrait faire de même avec la télévision, la météo, certains domaines de santé, de l’éducation… En fait, quand on y réfléchit bien la majorité des activités non régaliennes s’y prêterait. Voilà encore un beau projet pour l’Europe d’avoir des grands concessionnaires dans quelques services publics bien choisis et ce, sur une base plus large que celle du pays. Souhaitons bon vent à Veolia, porte-drapeau du génie français mais aussi preuve que le système de concession peut jouer un rôle important dans des domaines essentiels de la sphère publique. L’énergie du privé et la vision du public peuvent se conforter et amener une formidable productivité. C’est aussi une belle illustration de l’idée, qu’en s’effaçant, on peut parfois produire… plus grand que soi !

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Plaidoyer pour l’actionnariat salarié

13 Jan

Ancien président d’Essilor et professeur de stratégie, Xavier Fontanet revient sur l’actionnariat salarié qu’il ne cesse de promouvoir comme solution de développement économique durable en conciliant le capital et le travail. Longtemps critiquée, la formule trouve de plus en plus d’applications, notamment pour le financement de la retraite.

L’actionnariat salarié apporte des solutions élégantes et efficaces à bien des problèmes que la France se pose en ce moment. Il est très étonnant d’en parler aussi rarement et que l’idée rencontre si peu de succès auprès des économistes. En général, les hommes politiques n’y sont pas favorables avec un argument très simple : « Vous ne pouvez pas promouvoir un système dans lequel les gens peuvent perdre à la fois leurs emplois et leurs économies. » Les entreprises familiales, pour des raisons tout à fait respectables considèrent que c’est à elles de porter le risque capitalistique et pas à leurs employés. Quant au marché financier, il a été longtemps contre. La raison étant la peur de voir les employés prendre trop de place dans les conseils et déplacer l’allocation des ressources de l’entreprise à leur avantage. 

Les choses changent

On part donc de loin et pourtant les choses changent. D’abord à cause du travail des grandes entreprises cotées, notamment celles du CAC 40. Le capital investi par les employés varie entre 50 et 75 milliards d’euros suivant les sources, soit autour de 5% de la capitalisation : sur ce plan, la France serait en avance sur ses collègues européens. La situation est en revanche beaucoup moins brillante au niveau des PME ou l’investissement varierait entre 1,5 et 2,5 milliards d’euros. 

La solution saine est de permettre au personnel d’acquérir des actions et de participer à la création de valeur par l’intermédiaire du capital qu’il détient.

Les changements viennent notamment des marchés financiers grâce à l’expérience d’un petit nombre de sociétés qui le pratique depuis plus de 25 ans. Elles démontrent dans les faits qu’elles sont plus rentables que la moyenne du fait de la motivation de leurs salariés actionnaires. C’est de nature à rassurer les investisseurs. Du côté des PME-ETI enfin, les choses changent aussi malgré tout avec le private equity qui donne au personnel l’accès au capital quand celui-ci rachète les sociétés aux familles. Au début l’accès au capital était proposé exclusivement aux dirigeants, mais avec le temps et le succès des opérations, c’est l’ensemble des collaborateurs de l’entreprise qui sont associés.

L’enjeu des PME

Du côté des politiques, c’est le général de Gaulle qui avec l’intéressement et la participation a lancé l’idée de l’association du personnel aux résultats de l’entreprise. Formidable initiative mais qui avait sa limite ; il est évident qu’un gouvernement ne peut pas fixer, lui-même, la part des résultats qui revient au personnel, sauf à renier le droit de l’actionnaire à décider de l’allocation du résultat de l’entreprise où il a investi. La solution saine est de permettre au personnel d’acquérir des actions et de participer à la création de valeur par l’intermédiaire du capital qu’il détient. L’actionnariat salarié permet de répondre aux questions relatives à l’allocation de la création de valeur entre le travail et capital : les collaborateurs sont des deux côtés. C’est une solution infiniment supérieure à l’ISF qui démotive les entrepreneurs quand il ne le fait pas fuir vers d’autres pays. En plus c’est un circuit financier court !

La France redorerait son blason en favorisant fiscalement les actionnaires patients et stables.

Là où il faudrait pousser les feux, c’est évidemment dans les PME. Les champions du monde en la matière sont les Américains. Ils ont inventé ce qu’on appelle le Plan 4o1(k). Celui-ci favorise l’investissement du personnel dans un fond diversifié et c’est au moment où la famille décide de vendre une partie du capital (ou de l’augmenter pour faire des acquisitions) que le personnel y accède avec la liquidité pour le faire confortablement. Pour atténuer le risque « de mettre tous ses œufs dans le même panier », le législateur américain interdit au fond d’investir plus de 50% en actions de l’entreprise. (C’est, soit dit en passant, ce qui a sauvé les retraites des employés de General Motors dont le fond était investi largement en actions… Google.) 

L’option habile que pourrait jouer l’État dans cette affaire serait de baisser la fiscalité des plus-values dans le cas où les familles vendent à leur personnel ; il pourrait aussi, pour être incitatif, baisser des droits de succession pour les familles qui ont ainsi ouvert le capital à leur personnel. Le fin du fin serait enfin de baisser les impositions sur les plus-values pour de très longues détentions (plus de 25 ans par exemple). La France redorerait son blason en favorisant fiscalement les actionnaires patients et stables.

Le financement de la retraite

On en arrive naturellement à l’une des dimensions les plus intéressantes de l’actionnariat salarié qui peut contribuer au financement de la retraite. Une personne qui a investi 5% de son salaire pendant 45 années dans un fonds correctement investi, construit un complément de retraite de l’ordre de grandeur de sa retraite légale. Il n’a pas été assez expliqué à quel point la décision de François Mitterrand il y a maintenant quarante ans d’avancer l’âge de départ à la retraite et de miser 100% sur la répartition a été une erreur calamiteuse quand on sait que, depuis, les résultats de la Bourse ont été multipliés par 13 ! C’est probablement parce que la grande majorité des économistes ont soutenu et soutiennent la répartition (souvent pour des raisons idéologiques, « capital » étant un mot honni). Cette décision a élevé le coût de la retraite à 14% du PIB, alors que ce chiffre est moitié moindre dans les pays qui ont choisi la capitalisation. Par voie de conséquence, les comptes des entreprises sont plombés qui doivent intégrer ce surcoût dans leur prix de revient et cela gêne les industriels qui exportent car leurs concurrents étrangers ont des charges inférieures. 

Plus tard, sous le quinquennat de François Hollande (2012-2017) les gouvernements considéraient l’actionnariat salarié comme une vache à lait, notamment en augmentant le forfait social (nom donné à la taxe que payent les entreprises qui distribuent des actions à leur personnel). Il faut reconnaître au gouvernement actuel le mérite d’avoir effacé ces funestes erreurs. De plus, il a lancé une piste intéressante avec la capacité d’investir avec des taux de fiscalité favorables jusqu’à 10.000 euros par an. C’est une prémisse du Plan 4o1(k) et donc un premier pas. Il faut aller beaucoup plus loin : l’actionnariat salarié devrait être mis à l’agenda de tous les programmes présidentiels.

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Est-ce à la puissance publique de faire la charité ?

28 Déc

Chaque mardi, l’ancien chef d’entreprise et professeur de stratégie Xavier Fontanet, décrypte les faits économiques et sociaux. Il attire l’attention cette semaine sur les conséquences du contrôle progressif des institutions de santé et de charité par l’État.

A

vec tout ce que je paye comme impôts, je considère que c’est à la puissance publique de faire la charité ! Voilà l’expression d’un état d’esprit qui règne en France aujourd’hui et contre lequel il faut lutter. Pour remonter les fils des événements qui ont amené à ce type d’attitude, il faut prendre un peu de perspective et revenir à l’origine historique de ce qu’est aujourd’hui notre sphère sociale. Celle-ci est née des initiatives d’institutions religieuses catholiques et protestantes qui, depuis le Moyen Âge, ont créé des organisations s’occupant de la santé des plus pauvres et des gens délaissés par la société.  

La confiscation de la générosité

Au fil du temps et au début du XXe siècle, notamment en Allemagne, l’idée d’une sphère sociale organisée sous l’impulsion de l’État mais en association avec syndicats et patronat, a commencé à émerger. Les caisses sociales sont nées. Celles-ci étant rarement en équilibre financier, avec le temps, l’État s’est mis à combler les trous. En échange de cette aide financière, celui-ci a pris l’habitude de s’immiscer de plus en plus dans les relations sociales.

Cette extension très régulière de l’État représentait dans les années 1920, 19% du PIB pour atteindre 57% du PIB juste avant la crise Covid, dont 32% pour la seule sphère sociale. Ceci n’est pas sans conséquences : la première c’est que ces coûts entrent dans le prix de revient des entreprises ; toutes les entreprises industrielles qui exportent des produits sont pénalisées par rapport à nos voisins dont les sphères publiques sont moins développées. Le social réduit la compétitivité et freine le développement. S’ajoute un « ras le bol fiscal » et une déresponsabilisation des citoyens. En effet, à ce jeu, l’État confisque les terrains où peut s’exercer la générosité spontanée et provoque des réactions du type de celle décrite au début de cet article. 

Réinstaller l’altruisme

Pour remonter la pente, il serait sage que l’État commence par cesser de combler les trous et laisse aux partenaires sociaux le soin de prendre les décisions qui permettent de revenir à l’équilibre des comptes sociaux ; c’est ce qui est fait dans tout le nord de l’Europe en particulier en Allemagne sous l’ère Schröder. Spontanément, les décisions prises par les partenaires sociaux ont été le recul de l’âge de départ à la retraite, l’arrêt des indemnités chômage pour ceux qui ne cherchent pas activement — le fameux « Il vaut mieux un job pas tout à fait satisfaisant que l’horreur du chômage même bien payé à la maison » — et un forfait social de 25 euros pour les dépenses de santé.

Avec l’hyper-endettement de l’État et la montée des dépenses publiques à un niveau que tout le monde reconnaît comme déraisonnable, l’opportunité est là pour expliquer qu’il faut apprendre à moins dépenser. Encore faudrait-il bannir l’expression « État providence » (un comble pour un État laïque !) qui laisse croire que l’argent tombe du ciel en décrédibilisant tous les appels à la rigueur financière. Le fin du fin serait de profiter de cette période pour faciliter par des incitations fiscales le secteur des fondations, qui pourrait reprendre des activités réalisées par l’État, en lui permettant de se reconcentrer sur les fonctions régaliennes qui sont sa responsabilité première. Cette politique aurait une autre vertu, celle de réinstaller l’altruisme dans notre pays qui en a grand besoin.

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L’escalier de Singapour

27 Déc

Alors que sa prospérité n’a jamais été si élevée, le gouvernement de Singapour vient de mener une étude sur la perception de l’inégalité par ses citoyens les moins favorisés. La recommandation interpelle : la fascination pour l’indice de Gini, qui mesure l’écart de revenus dans une société, est dangereuse : rechercher une égalisation absolue peut devenir contre-productif (sic) pour la communauté, car les transferts démotivent les entrepreneurs et sont une atteinte à la dignité de ceux qui perçoivent des aides.

D’après l’enquête, le vrai souci de ceux qui ont les salaires les plus bas ( il n’y a pas de chômage à Singapour ) est de vivre dignement de leur travail et d’avoir les moyens d’améliorer leur condition de vie et celle de leur famille. Les auteurs suggèrent donc de développer l’idée du grand escalier ou chacun a l’opportunité de monter ; si un de ses membres grimpe plus vite, c’est tant mieux ! Cela crée un appel d’air qui tire les autres vers le haut.

Les efforts avant tout

Le vrai problème, pour le gouvernement, c’est ceux qui n’arrivent pas à monter, ou pis, qui tombent de l’escalier parce qu’ils n’ont pas à leur disposition les moyens de travailler alors même qu’ils ont la volonté de se prendre en main. Ce qui doit compter n’est pas la place qu’on occupe, mais les efforts qu’on fait pour progresser ; la société accordera bien plus de respect à une femme de ménage professionnelle et consciencieuse qu’à un riche dépravé qui dilapide sa fortune. La dignité est plus importante que l’égalité.

Nous ne sommes pas confucéens, mais dans un monde ouvert et, au vu de l’excellence de leur performance économique et sociale, il n’est pas interdit d’apprendre d’eux. Du fait que nous sommes égaux en droit, nous avons conclu que nous devions être tous pareils en fait, alors que nous savons très bien que, même dans les sociétés communistes, les inégalités sont très importantes.

Faire de la dignité une valeur structurelle de notre société, aux côtés de la liberté et de la fraternité, est une piste féconde à explorer.

Xavier Fontanet

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Le dividende d’hier est l’emploi de demain

19 Nov

Tous les mardis, l’ancien chef d’entreprise et professeur de stratégie Xavier Fontanet décrypte les mécanismes de la vie économique et son évolution. Il montre cette semaine pourquoi rentabilité, croissance et dividende sont directement liés… au profit de l’emploi.

On raconte beaucoup de choses fausses dès que l’on parle de dividendes, notamment lorsque l’on vous explique que « le dividende, c’est l’actionnaire qui se sert aux dépens des employés ». Il y aurait une opposition irréconciliable entre l’intérêt de l’actionnaire et du salarié. Beaucoup se laissent abuser par la simplicité de l’argument, la faute en revenant en grande partie à la faiblesse dramatique de l’enseignement en matière d’économie. C’est en effet oublier un peu vite que si l’emploi existe, c’est parce que l’entreprise tourne et pour que celle-ci tourne, encore faut-il que quelqu’un ait mis du capital au départ et continue à le porter. Notons qu’en Allemagne, le mot « patron » n’existe pas, on parle d’Arbeitgeber, littéralement celui qui donne du travail… 

D’où d’ailleurs peut bien venir cette épargne si ce n’est de dividendes produits antérieurement par d’autres entreprises ? Dans la très grande majorité des cas, le dividende d’hier est le capital d’aujourd’hui. L’explication du dividende qui coûte de l’emploi ou du salaire est donc un peu courte et il faut dans ces affaires prendre une perspective de long terme et apprendre à raisonner de façon systémique. 

Le ratio entre activité et capital

Il y a un concept de base qu’on devrait expliquer dans toutes les écoles et donc à tous nos concitoyens, c’est le concept de rotation d’actif : une entreprise, pour fonctionner a besoin d’investissement ; toutes les analyses statistiques que l’on peut faire dans tous les pays du monde, sur tous les métiers et de tous temps, montrent qu’il y a proportionnalité entre l’activité mesurée par le chiffre d’affaires et l’investissement qui y est fait. Pour produire et vendre des voitures, il faut des usines, des réseaux de distribution et le financement des produits finis et des stocks ; pour produire deux fois plus de voitures, il faut deux fois plus d’investissements. Cette constance du ratio entre activité et capital investi que l’on nomme rotation d’actif est un outil que l’on n’utilise pas assez sur le plan pédagogique. 

Dès que l’on prend un peu de perspective, l’actionnaire et donc le dividende ne sont pas les ennemis mais les amis de l’emploi : il n’y a pas opposition entre l’économique et le social.

Quand une entreprise démarre, elle connaît en général une forte croissance, disons 30% par an. Ses bénéfices, par exemple, 15% de l’argent investi, sont inférieurs à l’investissement nécessaire pour assurer la croissance, 30% de l’investissement ; il faut donc injecter de l’argent à hauteur de 15% (15-30). Ce n’est que quand l’entreprise a atteint une stabilité, par exemple 5% de croissance, et qu’en conséquence ses besoins d’investissement baissent, que l’on peut commencer à retirer des liquidités, par exemple 10% (15-5) soit 10% du capital, somme qui représente 65% du bénéfice (10/15). Rentabilité, croissance et dividende sont donc directement liés.

La clé de l’emploi 

Le dividende n’est pas automatique car l’entreprise n’est pas toujours rentable quand la croissance baisse (elle n’est par exemple pas forcément leader sur son marché et n’a en conséquence pas de marges très élevées). Le dividende permet de retirer sa mise et bien sûr parfois beaucoup plus, mais cela ne va pas de soi. Dans une certaine mesure, on peut décrire ce dividende comme la récompense donnée par les clients à l’entreprise qui leur a rendu le plus grand service sur le cycle de vie du produit.

Il est évident que si l’on est dans un pays qui ne comprend pas le concept du dividende, dans un pays où les forces morales et politiques passent leur temps à le vilipender, dans un pays ou l’État le surtaxe, il y a très peu de chances que les épargnants investissent et fort à parier que l’emploi ne se développe pas. Dès que l’on prend un peu de perspective, l’actionnaire et donc le dividende ne sont pas les ennemis mais les amis de l’emploi : il n’y a pas opposition entre l’économique et le social. Antoine Riboud avait une merveilleuse formule en rappelant que dans l’expression « économique et social » le mot le plus important c’est le… « et » !

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Entreprises : le facteur déterminant de la confiance

17 Nov

Pas de réussite économique sans confiance. L’ancien chef d’entreprise et professeur de stratégie Xavier Fontanet décrit les trois dimensions de la confiance.

Les économistes ont fondé leurs analyses du fonctionnement des entreprises sur le capital et le travail. Il est évident qu’une activité ne peut fonctionner sans travail ni sans capital, mais pour autant, capital et travail sont loin de tout expliquer. Il est un troisième facteur, tout aussi déterminant, qu’il est impossible de mesurer et qui fait toute la différence entre deux entreprises équivalentes en termes de capital et de travail, c’est la confiance qui y règne, que l’on pourrait décrire comme de l’huile qu’on met dans les rouages.

Le premier à avoir mis en évidence ce troisième facteur est sans conteste Alain Peyrefitte. Normalien (lettres), il s’est penché sur l’économie après une vie consacrée à la politique. Il a eu la chance insigne de voir le général de Gaulle en tête à tête chaque jour, un quart d’heure, pendant quinze ans, pour débriefer les journées, avec lui… On peut difficilement imaginer meilleure formation permanente ! À sa retraite, il s’est intéressé aux œuvres des grands économistes et a laissé sa marque en décortiquant, entre autres, le démarrage des Pays-Bas au XVIIIe siècle, de l’Angleterre au XIXe et du Japon au XXe

Les trois dimensions de la confiance

Chaque peuple est différent, chaque modèle politique également, de même que chaque religion. Il n’empêche que chacun de ces trois pays, à sa manière, a connu un développement bien plus significatif que la France qui était pourtant à l’époque mieux pourvu en capital et en travail. La différence s’est faite grâce à une harmonie entre tous les acteurs de la société qu’Alain Peyrefitte décrit comme un phénomène de confiance. Du miracle en économie, son dernier ouvrage, devrait être lu par chaque compatriote et intégré aux programmes scolaires.

La confiance est impossible à mesurer et c’est peut-être pour cela que peu d’économistes se sont penchés sur le sujet. Cela ne dispense pas pour autant de chercher à la comprendre et de la caractériser. L’auteur de ces lignes pense qu’elle est un concept tridimensionnel et c’est ce qui en fait l’intérêt, car chacun de nous à trois dimensions : il est une personne, il a ses proches et est membre de la société. 

La confiance en soi est un subtil équilibre entre l’arrogance, l’excès de confiance qui sépare des autres et la flagellation qui empêche de donner sa mesure. 

La première dimension, c’est la confiance en soi. Le fait pour chaque citoyen d’être bien dans sa peau et d’avoir trouvé le domaine où il excelle. C’est évident au niveau sportif : il faut être en forme pour bien taper une balle au centre quand on est tennisman. Mais c’est également vrai quand il s’agit de prendre de bonnes décisions au travail. La confiance en soi est un subtil équilibre entre l’arrogance, l’excès de confiance qui sépare des autres et la flagellation qui empêche de donner sa mesure. Avoir des gens qui ont confiance en eux ne suffit pas à créer une équipe. La deuxième dimension est la confiance en l’autre. Beaucoup de personnes sont incapables de travailler si elles dépendent du travail des autres. En d’autres termes, elles ont du mal à faire confiance aux autres. Ces attitudes freinent la construction de la confiance parce que rien ne la développe autant que d’éprouver la confiance que vous porte les autres. Il faut apprendre à faire confiance aux autres !

La responsabilité du chef

Les choses sont en fait plus compliquées encore pour celui qui veut créer la confiance, c’est le troisième facteur. Dans le cas d’une entreprise, mais c’est le fait pour n’importe quelle organisation, il est impossible de susciter la confiance si vous envoyez l’ensemble des collaborateurs dans le décor, du fait d’une stratégie mal adaptée. Ceux-ci vont tout de suite le sentir parce qu’ils sont intelligents. Là réside la responsabilité du chef, celle d’être le constructeur de la stratégie, son pédagogue et son garant. Il doit veiller en particulier à ce que les destructeurs de confiance ne réussissent pas dans leur travail de sape. 

La confiance, phénomène universel, intemporel, mystérieux mais essentiel. Il est à peu près sûr que lorsqu’on a réussi à bien en comprendre les ressorts, les choses auront une chance d’aller un tout petit peu mieux !

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Être fidèle à ses clients, une manière de servir le bien commun

8 Nov

Une entreprise qui soigne sa fidélité à l’égard de ses clients peut faire converger profits et concurrence vers le bien commun.

éfendre l’idée que l’entreprise contribue à l’intérêt général et au bien commun est une véritable gageure car on se fait aussitôt opposer la fameuse phrase de Milton Friedman : « Les entreprises sont là pour faire du profit. » Le profit a, dans nos sociétés une mauvaise image : certains le présentent comme le résultat de l’exploitation des travailleurs. Ceci existe sûrement dans certains cas mais ne peut pas expliquer le ressort des entreprises qui affichent de fortes croissances et des changements de taille significatifs sur longue durée. 

Profit et concurrence

D’autres l’expliquent comme résultat de la manipulation des clients à travers la publicité, faisant bien peu de cas de l’intelligence et de la capacité de ces derniers à défendre leur propre intérêt de consommateur. Il faut avoir fait soit même de la vente pour savoir à quel point les clients sont capables d’exercer leur jugement sur les actes d’achat qui les concernent directement. Plus généralement, quand on donne la parole à ceux qui dirigent (ou ont dirigé) des entreprises, ils vous disent qu’ils ne se reconnaissent pas dans ces visions simplistes. Pour eux, ce qui guide une entreprise c’est la quête de l’excellence des produits et des services rendus. Le profit est la récompense donnée par les clients à celui qui offre la meilleure prestation. Il est l’indicateur par excellence que l’entreprise est dans le vrai et le moyen qui lui permet de se développer face à ses concurrents ! 

La fidélité a, elle aussi, un petit côté ringard dans la période actuelle, elle est pourtant au cœur de la réussite des entreprises.

Concurrence, le mot est lâché ! La concurrence a elle aussi une mauvaise image : l’image du fort qui écrase le faible. On ne peut pas dans ces conditions fonder une société sur la concurrence. Les entrepreneurs vous diront là encore que leur perception est différente : la concurrence est bien sûr une ascèse de tous les matins, mais elle fait grandir les talents à l’image de ce qui se passe en sport entre les grands champions qui se stimulent les uns les autres. Elle est la traduction du mot liberté en économie. 

La fidélité de ses clients

Les entrepreneurs qui ont réussi à se développer beaucoup plus que les autres vous expliqueront tous que leur obsession a toujours été de s’assurer la fidélité de leurs clients parce que c’est elle qui permet de mettre les équipes de vente à la conquête de nouveaux territoires et d’assurer la croissance de l’entreprise. La fidélité (c’est de cela qu’il s’agit) a elle aussi un petit côté ringard dans la période actuelle, elle est pourtant au cœur de la réussite des entreprises. Intérêt particulier, concurrence, fidélité, voilà trois concepts qui, pour différentes raisons, n’ont pas forcément la cote. Ils sont pourtant au cœur du fonctionnement de l’économie et permettent, on va le voir, de tendre vers le bien commun.

Une entreprise qui garde ses clients (mais aussi ses employés et ses fournisseurs qui ont à cœur eux aussi de défendre leurs propres intérêts), alors que chacun, du fait de la concurrence, peut librement changer sa relation à tout moment, réussit ce petit miracle de rendre compatibles des intérêts particuliers et de les faire converger vers un état qu’on peut qualifier d’intérêt général. Le bien commun, ne peut être décrété par une seule personne, qui déciderait pour tout le monde. Sa quête est forcément une œuvre collective. Quand on y réfléchit bien, le « marché », peut, quand y règne une saine concurrence, être son plus efficace allié. C’est d’ailleurs pour cela que l’on n’a pas jusqu’ici, trouvé mieux et qu’il dure depuis si longtemps !

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Économie : les bons effets de la « catallaxia »

2 Nov

Le pape François vient de rappeler que la dignité de l’homme est de travailler et d’inventer. Pour le chef d’entreprise Xavier Fontanet, le génie créatif de la personne humaine s’exprime notamment dans le foisonnement des métiers décrit par la catallaxia. 

Pour qui veut comprendre le monde actuel et bien s’y comporter, il est probablement utile de connaître le concept de « catallaxia » [de catallactique, science des échanges, Ndlr]. Cette vision de l’économie a été développée par Friedrich von Hayek, prix Nobel autrichien. Il décrit celle-ci, non comme un ensemble homogène qui serait dynamisé par la dépense publique, mais comme un foisonnement de milliers de créneaux (ou métiers) en interaction constante les uns avec les autres. Une façon très simple d’appréhender le concept est de réfléchir à tous les métiers dont vous avez bénéficié au long de la journée, du bâtiment au textile, de l’eau à la pharmacie et jusqu’aux transports.

Chacun de ces métiers possède sa spécificité en termes de savoir-faire commercial et technique, il s’exerce sur un champ géographique précis. Une ville pour le plombier, le monde pour le fabricant de montres. On peut identifier, pour chacun, entre cinq et dix entreprises concurrentes et spécialisées. Le métier suit sa courbe de vie qui connaît des périodes de croissance, de stabilité puis de décroissance. Certains métiers ont des durées de vie extrêmement longues, plusieurs centaines d’années comme le verre ou l’acier. D’autres ne durent pas plus de 10 ou 15 ans, feux le discman ou l’iPod, par exemple.

Trois millions d’entreprises

Pour se faire une idée de l’extrême diversité dont on parle, il suffit d’analyser les trois millions d’entreprises actives en France. La majorité d’entre elles est répertoriée dans les Pages jaunes avec en général des champs géographiques locaux ou régionaux. Ce sont de petites entreprises de cinq à dix employés, dans la distribution, la restauration, les services, souvent liées au bâtiment et à l’habitat. Les ETI (entreprises de taille intermédiaires) sont une deuxième catégorie d’entreprises, elles emploient entre 100 et 1.500 collaborateurs : on en compte une dizaine de milliers en France, leur champ géographique est plus large. Viennent enfin les grands groupes, quelques centaines, qui emploient chacune entre 5.000 et 100.000 personnes sur notre sol. Avec elles, nous avons affaire à des sociétés mondiales. En ordre de grandeur, ces trois groupes occupent à peu près le même effectif.

Les entreprises en croissance dans chacune de ces trois familles sont celles qui exploitent les idées nouvelles fruits de la créativité et du progrès technique. Elles provoquent en général la stagnation voire la décroissance des entreprises dont elles substituent les produits ou services. Les entreprises stables sont celles qui ne connaissent pas de substitution dans leur métier. Les entreprises stables et en décroissance génèrent des liquidités puisque leurs bénéfices sont supérieurs aux investissements. Ces liquidités vont naturellement dans les entreprises en croissance dont les résultats sont inférieurs à leurs besoins d’investissements qui, elles, en manquent. Le financement de la catallaxia est donc naturel pour autant que les impôts ne tirent pas trop de ressources du système des entreprises. Il ne faut pas non plus que les banquiers centraux mettent trop de liquidités dans l’économie. Celles-ci se retrouvent dans le capital et donnent trop de puissance financière aux nouvelles technologies, rendant par là-même les changements plus brutaux.

Le bon choix des consommateurs

Quand on prend du recul, force est de constater que c’est cette catallaxia qui a permis à plus de 600 millions de personnes de sortir de l’extrême pauvreté dans les trente dernières années. Certains, dont de grands philosophes, considèrent que le système n’est plus contrôlé, si ce n’est par le changement technologique qui est aveugle et pousse toujours les consommateurs à la dépense tout en mettant les entreprises sous pression. La bonne question à se poser est de savoir si on vit mieux aujourd’hui qu’il y a 200 ans. Un consensus se dégage pour dire que si tout n’est pas parfait, la situation s’est toute de même améliorée : on vit mieux aujourd’hui qu’hier. Si c’est le cas, c’est bien parce que les consommateurs ont porté leurs choix sur de meilleurs produits supprimant ainsi ceux qui ont moins évolué.

Dans notre monde tout n’est pas parfait et ne le sera jamais parce que les hommes sont ce qu’ils sont. Ce n’est pas pour autant qu’il faut faire du système économique le bouc émissaire…

On peut continuer à contester le progrès en disant que les consommateurs se sont fait manipuler et consomment de façon déraisonnable, mais c’est faire bien peu de cas de l’humanité. Tous ceux qui ont fait de la vente savent que les consommateurs, sur la durée, défendent très bien leurs intérêts et font preuve de beaucoup de finesse dans le choix des produits qu’ils consomment.

Travailler et inventer

Il y a actuellement une prise de conscience autour de l’empreinte écologique de chaque entreprise, prise de conscience légitime qui va susciter un très grand nombre de nouvelles activités : recyclage, nouvelles technologies de transport, d’isolation des bâtiments de production d’énergie. Les autres domaines d’activité vont bouger grâce au numérique qui influence la distribution ou grâce à la robotisation qui perfectionne les activités industrielles. À vrai dire tout le monde va être concerné, illustration du foisonnement que décrit la catallaxia ! Ces transformations demandent à la nature humaine de l’effort, de l’énergie et de la créativité : le pape François, dans un message vidéo adressé à un parterre d’entrepreneurs argentins, le 14 octobre dernier, a rappelé que c’est la dignité de l’homme de travailler et d’inventer.

Il y aura de l’instabilité, il faudra être capable de flexibilité. Il faudra que l’on comprenne que les décisions du bras droit, qui a acheté de nouveaux produits, ne sont pas sans effet sur le bras gauche qui travaille et dont l’entreprise peut être sérieusement perturbée : j’achète un iPhone et travaille dans une entreprise qui produit des appareils photo.
Le défi qui nous attend est celui de l’adaptation et de la formation aux nouveaux métiers, noble et immense tâche du système éducatif et du système de formation permanente. Dans notre monde tout n’est pas parfait et ne le sera jamais parce que les hommes sont ce qu’ils sont. Ce n’est pas pour autant qu’il faut faire du système économique le bouc émissaire de nos peurs et jeter le bébé avec l’eau du bain. Car la base du système décrit par la catallaxia est en dernier ressort la confiance dans le génie de la personne humaine. C’est elle qui est derrière le dynamisme des entreprises. Cette nature humaine peut faire des erreurs, même du mal, mais elle est aussi capable de créations géniales et de fulgurantes transformations.

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