PIB marchand, PIB non marchand : une frontière stratégique et discutée ?

6 Mai

Voici un article paru dans les Échos, que je vous recommande :

Est-il agrégat économique, international et normalisé, plus connu et plus utilisé que le PIB ? Mais aussi plus controversé ? Une petite digression sur quelques aspects du PIB et notamment la distinction entre secteurs marchand et non marchand ouvre de très intéressantes perspectives.

Les discussions sur le PIB (pour faire simple, la production de richesses effectuée par les agents économiques une année donnée sur un territoire donné) sont le plus souvent consacrées à ce qui devrait être pris en compte par l’indicateur et qui ne l’est pas. Ou sur ce qui l’est et ne le devrait pas. La distinction secteur marchand/secteur non marchand est souvent précisée, mais pas toujours chiffrée et rarement appréciée à sa juste place. Et pourtant.

Le secteur non marchand intègre les biens collectifs et les services publics (notamment les prestations sociales). Ils sont évalués sur la base de leur coût. Pour l’essentiel, les salaires versés. L’économie marchande intègre les biens et services marchands. Ils sont évalués et validés par le marché à leur prix. Si ces données sont bien connues, les informations sur les proportions et leurs évolutions ne le sont à l’évidence pas suffisamment.

Xavier Fontanet (1) nous donne une première indication. Le PIB marchand représente 43 % du PIB total (2012). Et il est passé de 906 milliards en 2007 (50 % du PIB) à 874 milliards. Il représentait 70 % du PIB à la mort du Président Pompidou.

Jean Peyrelevade (2), quant à lui, introduit une donnée capitale sur cette dichotomie. « Le seul petit problème est que l’économie marchande est la seule à créer du revenu en espèce sonnante et trébuchante puisque l’autre non marchande est par définition gratuite ». « Ce revenu disponible, ce revenu monétaire est la contrepartie de la valeur ajoutée qui est pour l’essentiel le fait des entreprises ». « Dès lors à partir d’un point d’équilibre entre ces deux économies marchande et non marchande il faut si l’on veut développer la seconde faire croître la première au même rythme ».

Au fond, pour faire simple, J. Peyrelevade rappelle que si personne ne conteste la nécessité dans une économie moderne d’avoir un secteur public et des biens collectifs importants et de qualité c’est, d’un certain point de vue, le secteur marchand qui fournit la trésorerie domestique française…

Il faut enfin insister sur la tendance (un PIB marchand de 70 % en 1974 à 43 % du total en 2012).

Cette évolution est due aux dépenses générales de la sphère publique bien sûr, mais surtout aux dépenses sociales qui passent de 18 % du PIB en 1978 à 25,3 % en 2011 : « Il faut faire en sorte que, compte tenu d’une croissance faible, l’évolution des dépenses de solidarité reste compatible avec l’évolution économique » (Jean Marc Daniel) (3).

Évoquons rapidement les aspects les plus connus et les plus débattus sur l’allocation de richesse entre les deux secteurs. Celui de l’efficience des dépenses publiques ou de la captation de la valeur ajoutée, non disponible pour l’innovation et l’investissement, donc pour la croissance et l’emploi ou pénalisante pour la compétitivité internationale.

Évoquons pour mémoire les quasi 200 M€ empruntés par la France chaque année sur les marchés financiers internationaux pour joindre les deux bouts et faire face aux échéances.

Et posons cette question simple : est-il généralement admis que cette évolution du secteur non marchand dans la société française pose un problème ?

Pas si sûr. Tout d’abord, « il faut inscrire le développement du secteur non marchand dans un mouvement historique et mondial depuis la « Grande Guerre » témoignant de l’amplification et de la diversification des fonctions d’un état moderne ». D’ailleurs, pour certains de nos amis socialistes la distinction marchand, non marchand est à relativiser. Elle rejoint la distinction secteur productif, secteur improductif et la prétention du privé au monopole de la création de richesses.

« Y a-t-il distinction plus contestable ? Connaissez-vous l’ampleur de la redistribution ? Savez-vous que les entreprises du secteur privé reçoivent en niches, exonérations, crédits et autres subventions 150 milliards chaque année ? Et ce avant le pacte de responsabilité et de solidarité. Et bien sûr elles embauchent chaque jour des salariés hyper formés par une éducation nationale non marchande. À l’évidence, le secteur non marchand crée lui aussi des richesses. L’ampleur de la redistribution rend obsolète cette distinction ! »

Mais cette importance du secteur non marchand et surtout cette évolution en France (record désormais quasi mondial en la matière) ne sont-elles pas préoccupantes ? Ne faut-il pas réhabiliter la société civile ? Lui donner plus d’espace ? Redéfinir le périmètre de l’action publique ?

« Y a-t-il opposition plus artificielle que celle que certains veulent introduire entre l’état et la société civile ? » Comment imaginer l’opposition entre deux structures distinctes ? Il n’y a pas à priori un intérêt collectif qui se confondrait avec celui de l’état. L’intérêt général dans une société complexe et diverse est toujours un objet de conflit, un objet à construire » (4).

Une autre démarche significative se fait jour dans la référence au PIB global pour justifier certaines situations (et contourner la contrainte du « revenu monétaire » évoquée par J. Peyrelevade).

Lors des premiers grands débats sur l’endettement français un argument est souvent utilisé, par des professeurs d’économie ayant pignon sur rue : moins de 50 M€ d’intérêts pour la dette ? Une donnée à peu près stable sur longue période et somme toute raisonnable : à peine 2 points de PIB. Ce faisant, on occulte benoîtement le principal. Même la cigale de la fable s’engageait à rendre « avant l’août, foi d’animal, intérêts et principal ». Imaginons les effets d’une réorientation brutale des flux mondiaux d’épargne.

Même remarque sur le taux des prélèvements obligatoires. Prendre comme dénominateur le PIB total est-il judicieux ? La comparaison avec le PIB marchand ne serait-elle pas plus pertinente ? En utilisant bien sûr les « Taux de prélèvement consolidés » (neutralisant les prélèvements effectués sur les « administrations »).

Et voici que d’autres études démontrent que les recettes fiscales relativement au PIB sur le long terme sont plutôt stables. On évoque maintenant (c’est à l’étude) le renfort des activités de la prostitution ou du trafic de drogues. Toutes propositions de nature à redonner un peu de baume au PIB. Et de repousser notre frontière ?

Évoquons enfin un autre aspect du dossier soulevé encore par J. Peyrelevade : « Dans une société ou tous les biens seraient gratuits, les revenus disponibles seraient nuls puisque la totalité des salaires qui seraient versés aux ménages devrait être reversée à l’état sous forme d’impôts : le taux de prélèvement obligatoire serait de 100 % ».

Il n’indique pas (ce n’était pas son sujet) que dans cette hypothèse le citoyen sans revenus personnels
abandonnerait sa vie aux bureaucraties. Mais c’est en effet un autre sujet. Pour lequel quelques références historiques peuvent être utilement consultées !

Si la frontière secteur marchand, secteur non marchand est discutée y a-t-il, cependant un secteur qui produit la richesse et un secteur non productif qui vit sur la richesse créée ?

Aucun des arguments avancés ci-dessus ne peut être qualifié de complètement farfelu. Mais on voit bien que le PIB a bon dos et que se joue une partie très idéologique. Un débat de société en l’occurrence. « Les comptes nationaux sont une construction sociale, en perpétuelle évolution reflétant toujours les préoccupations d’une époque » nous dit T. Piketty (5).

Et si le philosophe Alain nous aidait à mieux comprendre : « Lorsqu’on me demande si la coupure »… « entre homme de droite et homme de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de la gauche ».

Quand j’entends quelqu’un dire il n’y a ni secteur productif ni secteur improductif, je sais que mon interlocuteur n’est ni artisan ni commerçant, ni salarié ou patron d’une entreprise du secteur concurrentiel.

(1) Xavier Fontanet « Pourquoi pas nous », Fayard p.76
(2) Jean Peyrelevade « Histoire d’une névrose, la France et son économie », Albin Michel p.196 à 198
(3) Jean marc Daniel « L’état de connivence », Odile Jacob p.169
(4) Pierre Rosanvalon « Alternatives économiques », Hors série n°61
(5) Thomas Piketty « Le capital au 21 siècle », Seuil p.103

Lire l’article dans son contexte, sur le site des Échos ici

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